Le marché de l’art contemporain, 3e édition

La troisième édition du livre Le marché de l’art contemporain que j’ai rédigé avec Nathalie Moureau,  sortira le 17 novembre 2016 aux éditions La Découverte dans la collection Repères. Il s’agit d’une version largement remaniée par rapport à la précédente édition qui datait de 2010. Vous trouverez ci-dessous l’introduction de cet ouvrage.

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Le marché de l’art est-il autre chose qu’un marché de l’ultra luxe ? Combien parmi les lecteurs de ces premières lignes sont en mesure de débourser ne serait-ce que 10 000 € pour une œuvre, prix pourtant considéré comme modique voire dérisoire dans les allées d’Art Basel ou de la Fiac. Sans parler des 60 millions de dollars dépensés pour Balloon Dog, œuvre de l’artiste américain Jeff Koons,  produite en cinq versions ‘uniques’. De nombreuses similitudes rapprochent le monde de l’art contemporain de celui du luxe : une marché qui semble se nourrir de la montée des inégalités portées par la globalisation et la dérégulation ; un marché où quelques artistes-entrepreneurs supervisent des dizaines d’assistants très qualifiés dans de vastes ateliers qui produisent des œuvres « flagship » destinées à une poignée de milliardaires et leurs fondations tout en déclinant la marque (le nom de l’artiste) en de multiples produits dérivés destinés aux différentes strates d’acheteurs tout comme la haute couture et ses défilés sont les porte étendards d’une industrie lucrative de parfum, de bijoux et de prêt à porter ; un marché qui étend son emprise sur l’ensemble de la planète tout en conservant son cœur dans les hauts lieux de la finance et du pouvoir, à New-York, Londres,  Paris, Berlin  ou Hong Kong ; un marché où les acteurs dominants entretiennent des liens institutionnels avec le monde du luxe et de la mode,  par l’intermédiaire de fondations (Cartier, Louis Vuitton), de commandes passées à des artistes pour promouvoir leurs marques (à l’exemple de Murakami et Louis Vuitton), de partenariat avec les sociétés de ventes aux enchères (Christie’s et Gucci via Pinault) où certaines galeries, deviennent le temps d’une semaine les lieux privilégiés d’organisation de défilés de mode ; un marché enfin surquel les institutions publiques n’ont plus qu’à faire les yeux doux à de grands collectionneurs pour espérer récupérer un jour sous forme de donation, les œuvres qu’elles n’ont plus les moyens d’acquérir.

Tout cela est vrai mais pourtant, n’est-ce pas l’arbre qui cache la forêt ? N’est-ce pas la partie visible d’un vaste système dont le cœur médiatique n’existe que grâce à une frange invisible nourrie plus de passion et de sincérité  que d’opportunisme et de stratégie, d’engagements que de spéculation ? Les médias ne créent–ils pas un effet de loupe qui donne une vision tronquée de ce qu’est réellement aujourd’hui l’économie de l’art contemporain ?

Au-delà de quelques stars présentes dans les foires et les musées, des dizaines de milliers d’artistes travaillent chaque jour,  à produire de nouvelles propositions artistiques ou même à entretenir une tradition picturale.

Au-delà des quelques collectionneurs  qui se réunissent à l’occasion de grands évènements mondains comme les foires, biennales et les grandes ventes aux enchères, pour se disputer, à coup d’enchères millionnaires les œuvres-stars du moment, de nombreux autres agissent dans l’ombre et soutiennent  la scène émergente, prêtant des ateliers, organisant des expositions, aux côtés de galeries audacieuses.

Au-delà de quelques méga-galeries, disposant d’une surface financière leur permettant, à l’instar des majors dans les industries culturelles, d’aspirer en leur sein les jeunes artistes prometteurs, des milliers de petites galeries de promotion soutiennent partout dans le monde le travail d’artistes inconnus dont certaines entreront dans l’histoire.

Au-delà des prix-records affichés à l’occasion de  ventes aux enchères sur-médiatisées, la très grande majorité des œuvres se vendent à des prix relativement modestes susceptibles de concerner des pans larges de la population.

Au delà d’une économie organisée autour de la valeur fétiche d’une œuvre unique et appropriable, cœur d’un marché de collection, se développe une économie de projets artistiques non appropriables, qui prennent la forme de performances, d’intervention dans l’espace public, d’œuvres in situ, de résidences, économie très visible sur les territoires mais peu visibles sur les marchés à proprement parlé.

Cette économie de l’art faite de stars et d’inconnus, d’innovation et d’imitation, d’acteurs leaders et d’une frange anonyme, s’inscrit dans un environnement particulièrement complexe, incertain et risqué où rationalité, passion,  hasard s’entrecroisent en  permanence dans une loterie qui reste en grande partie imprévisible. La particularité du marché de l’art contemporain relativement à l’art ancien, outre la non fixité de l’offre, tient à la grande incertitude qui réside sur la qualité. Tandis que pour l’art ancien, la hiérarchie des valeurs est relativement établie, bien qu’elle ne soit pas à l’abri de quelques revirements de goûts (Moulin, 1967), pour l’art contemporain l’incertitude règne.

L’objectif de cet ouvrage est de montrer que, au-delà du désordre apparent, il existe des critères implicites d’évaluation de la qualité. Mais, tandis que pour les biens dotés d’une fonctionnalité élevée, ces critères sont aisément identifiables (par exemple la puissance pour un aspirateur), sur le marché de l’art, ils relèvent de représentations communes, de conventions. Et, contrairement aux biens standard pour lesquels la qualité dépend majoritairement de caractéristiques physiques ou fonctionnelles (construction exogène de la qualité), la qualité des œuvres d’art contemporain dépend de la façon dont elles se diffusent dans les réseaux marchands et non marchands de l’art (construction endogène de la qualité). Des talents équivalents peuvent avoir des itinéraires économiques opposés selon que le hasard et/ou les stratégies des acteurs les placent ou non sur l’échelle de la renommée.

L’étude du marché de l’art nécessite dans un premier temps de s’entendre sur les caractéristiques à prendre en compte pour juger de la qualité, ce qui est le rôle des conventions artistiques. La première partie de l’ouvrage analyse la façon dont l’originalité de la démarche de l’artiste est devenue, à la fin du XIXe siècle, le critère déterminant de la qualité des œuvres dans le monde de l’art contemporain, remplaçant la convention académique qui organisait les valeurs autour du sujet représenté. La deuxième partie présente les acteurs qui interviennent directement sur le marché de l’art contemporain en tant que producteurs, vendeurs, acheteurs ou régulateurs. La troisième partie analyse les mécanismes de formation de la valeur artistique et des prix sur le marché en insistant sur le rôle joué par quelques acteurs dont les actions sont interprétées comme des signaux de qualité et, à ce titre, imitées, provoquant des mouvements spéculatifs. La question de l’art considéré comme placement y est aussi étudiée. Enfin, le dernier chapitre aborde les évolutions récentes du marché et présente les « nouvelles économies de l’art ».

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