Les associations d’art contemporain, un rouage essentiel de la vitalité d’une scène

Cet article s’interroge sur les conditions d’existence et de développement d’une scène artistique dans les Pays de la Loire. Il a été publié dans la revue 02point2, n°4, printemps 2016, consacrée au rôle des associations d’art plastiques dans les Pays de la Loire.  Il fait écho à un article très complet d’Alexandrine Dhainaut sur la situation des associations ligériennes dans le même numéro. Celui-ci est illustré de plusieurs entretiens avec des acteurs de la scène locale.

Dans le théâtre grec étaient distingués trois espaces et trois temporalités. La skênê correspondait aux coulisses, à l’arrière scène, à ce qui ne se voyait pas. Cela évoque aussi tout le travail invisible des acteurs nécessaire pour qu’ait lieu une représentation. Le proskenion correspondait à ce que l’on appelle aujourd’hui le plateau, l’espace où se tenait la représentation, où le travail des acteurs devenait visible, le lieu où s’organisait dans le temps différentes scènes marquées par l’entrée ou la sortie de personnages. Entre la skênê et le proskenion, la skênêgraphia  était le dispositif (rideau, mur…) qui séparait ces deux espaces.[1] Plus tard, on a parlé de scènes pour qualifier le bâtiment abritant un lieu de représentation (Scènes nationales par exemple) et donc l’espace où se tient le public désormais partie prenante de la scène.

Par analogie, les sociologues parlent de scènes ( en prenant le plus souvent l’exemple de la musique) pour qualifier un territoire marqué par la présence d’une activité artistique intense, souvent caractérisée par un style reconnaissable à l’intérieur et à l’extérieur du territoire en question et générant une ambiance urbaine particulière.  On parle ainsi beaucoup en ce moment de la scène chorégraphique belge, à l’honneur cette année au théâtre le Quai à Angers.  Ces scènes reposent sur la mise en réseau de quatre niveaux d’acteurs /et ou de territoires. Il y a d’abord la partie invisible, souterraine de la scène (Skênê), ces idées, ces acteurs qui œuvrent en coulisse à promouvoir de nouveaux projets, de nouvelles idées[2], en quelque sorte le compost du territoire.  Il y a ensuite les évènements, les organisations privées, les institutions, qui rendent identifiable et visible la vitalité artistique du territoire (proskenion) et qui en construisent le récit. Entre les deux, entre l’invisible et le visible , œuvrent de nombreux acteurs,  associations, tiers lieux, dispositifs qui contribuent à rendre visible l’invisible, à faire qu’une idée devienne un projet saisissable par des acteurs de la scène visible. Enfin, cette activité artistique s’inscrit dans un territoire peuplé d’habitants, entreprises, acteurs sociaux impactés et impactant la vitalité de la scène.  Si ces différents  niveaux ne sont pas articulés et cohérents entre eux, Il n’y alors pas de scène à proprement parlé.

Y-a-t-il alors une scène des arts visuels en Pays de la Loire ? Les années quatre-vingt quatre-vingt dix semblent avoir été caractérisées par l’existence d’une scène nantaise même s’il faut toujours de méfier du « c’était mieux avant ». Un vivier important d’artistes dont certains ont émergé au niveau national et international (Philippe Cognee, Pierrick Sorin, Fabrice Hybert…), des institutions innovantes (Ecole des Beaux Arts avec notamment le post diplôme de Nantes, le FRAC, Musées des Beaux-Arts à Nantes, aux Sables d’Olonnes, à Angers…) organisées en réseau grâce à la complicité de leurs dirigeants (Mario Toran, Jean-François Taddei, Henri Georges Cousseau…) , existence de quelques galeries privées (Artlogos, Convergences) vivant grâce à des collectionneurs souvent engagés, et de nombreuses associations assurant un lien entre les artistes, les institutions, les collectionneurs et les publics, grâce à une activité  de production, d’exposition ou de médiation : Citons pêle-même, sur des registres très différents,  la Zoo Galerie, le Rayon Vert,  Artaban, Entre-deux, Ipso Facto…. Des connections enfin avec d’autres scènes, musicale notamment par l’intermédiaire  de personnalités comme Dominique A.

Le sentiment que l’on a aujourd’hui est que si le tissu d’acteurs s’est plutôt étoffé, si les manifestations artistiques sont davantage visibles au sein de la Région et bien au-delà, notamment grâce à Estuaire et Voyage à Nantes, la scène artistique, sinon se délite,  en tout cas n’apparait pas aussi visible et dynamique aujourd’hui qu’il y a vingt ans. D’où vient ce paradoxe que la Région, et Nantes en particulier n’ont jamais été aussi identifiés qu’aujourd’hui comme territoires de culture, et attractifs pour cela pour de nouveaux habitants ou de nouvelles entreprises et qu’en même temps, la scène des arts visuels nantaise semble perdre en vitalité, en tout cas en visibilité ?

Plusieurs éléments d’explication peuvent être avancés. Il y a d’abord un contexte global qui contribue à polariser de plus en plus fortement les institutions et les marchés de l’art contemporain sur des grands centres qui réunissent institutions, galeries et collectionneurs. La fermeture prolongée du Musée des Beaux-Arts de Nantes, l’attente de la nouvelle Ecole d’Art de Nantes, la quasi absence de galeries  commerciales d’art contemporain écarte la ville de ces grands centres. Et au niveau local, cela rend la scène moins visible, moins active, moins dynamisante.

Mais là n’est pas l’essentiel. L’économie régionale de l’art est d’abord une économie de résidence, de commande publique, de projets. Le modèle de l’artiste d’atelier, produisant une œuvre destinée au marché, tend à devenir l’exception. Il est remplacé par celui d’un « artiste à 360° », qui certes continue à faire des œuvres au sens classique du terme, mais aussi répond à des appels d’offre, à des commandes, fait de la formation. Enraciné dans la vie locale, cet artiste est très  dépendant des soutiens publics, non pas en tant qu’assisté mais en tant que prestataire d’un service de création dont  les commanditaires sont le plus souvent les collectivités publiques[3]. Ces artistes sont accompagnés dans leur travail par des associations qui contribuent à rendre leur travail, leurs compétences visibles, en intervenant comme producteurs, comme passeurs vers les institutions et le marché, comme médiateurs pour apprendre à voir, à comprendre les démarches artistiques, pour convaincre que décidément, l’art, ce n’est pas n’importe quoi.  Or, la situation budgétaire dégradée des collectivités locales menace directement ce niveau intermédiaire d’une scène, c’est-à-dire tous ces tiers lieux, espaces associatifs qui animent un territoire et donnent de la visibilité et de la valeur au travail artistique.

Les arts plastiques sont particulièrement vulnérables à ce contexte. Cela ressort assez nettement des entretiens réalisés dans ce numéro. Les associations regrettent de travailler sans garantie de financement, vulnérables à des formes d’évaluation mal adaptées à la nature de leur activité. La valeur que la scène artistique produit sur le territoire est difficilement mesurable. Elle est vaporeuse.  Elle se dilue dans le temps. Bien sûr on peut compter le nombre de visiteurs d’une exposition, le nombre d’articles dans la presse, le volume des ventes mais l’économie des arts plastiques (à la différence du marché de l’art) reste une économie de l’offre dont on peut calculer le coût mais pas la valeur produite qui ne s’apprécie qu’à long terme et sous des formes souvent très indirectes (attractivité d’un territoire, ambiance urbaine, créativité diffuse, réflexion prospective…). Comme de surcroit la création plastique peut être difficile, proche de la recherche, la capacité à concerner la population et les élus est difficile. Les élus sont naturellement intéressés par les opérations marquantes, communicantes, attractives. Et il leur faut de la volonté et un important pouvoir de conviction pour justifier de dépenses qui paraissent parfois incongrues : Plusieurs milliers d’euros pour une œuvre d’art, c’est peu au regard des prix records dont la presse se fait l’écho (les œuvres les plus chères peuvent atteindre plusieurs centaines de millions d’euros), mais c’est beaucoup pour le commun des mortels et même pour le budget des institutions. La tentation est grande de glisser vers la marge de la création artistique, vers les industries créatives dont on apprécie mieux l’apport de valeur sur un territoire. D’où l’amalgame de plus en plus commun entre culture et créativité, artistes et créatifs, oubliant que dans les processus de regénération urbaine, ce sont bien souvent les artistes qui sont à l’origine de la transformation d’un quartier de friche dont la valeur foncière se multiplie au fur et à mesure qu’il est investi par eux au risque de les obliger à partir.

Mais il ne faut pas faire des collectivités publiques les seules responsables de cette absence de scènes. Le monde de l’art est un monde assez individualiste alors qu’une scène demande des réseaux, des coopérations. La valeur même de l’art résulte d’une construction sociale de réputation qui nécessite la convergence d’actions d’un réseau d’acteurs comme nous l’a expliqué depuis longtemps Raymonde Moulin. Or, les acteurs régionaux des arts visuels – artistes, associations, institutions, galeries, collectionneurs agissent souvent en ordre dispersé sans que l’on puisse identifier à proprement parlé un milieu. Les multiples actions des associations, listées les unes après les autres révèlent une vraie vie artistique mais faute d’une animation collective elles demeurent pour une large part peu visibles, auprès des élus comme auprès des habitants. Cet isolement est parfois autoentretenu par les acteurs du monde de l’art lui-même, qui s’épuisent à s’opposer ou à s’ignorer. Prend-on suffisamment en compte par exemple l’engagement des nombreux collectionneurs  régionaux dans la vie artistique et cherche-t-on  à les impliquer dans des projets, eux qui ont souvent et des idées, et des moyens ? [4]

Plusieurs initiatives régionales visent cependant à rompre cet éclatement de la vie artistique régionale. La création en 2015 du  Pôle régional des arts visuels, à l’exemple du dynamique pôle régional des musiques actuelles peut être un outil important de mise en réseau des acteurs de la vie artistique régionale et de promotion d’une scène artistique régionale. Le réseau R, qui réunit de nombreux artistes régionaux, donne aussi  de la visibilité à la production artistique régionale. Millefeuille, en imaginant un lieu accueillant des artistes et offrant des moyens de production  est aussi un exemple de mutualisation  et de coopération originale.

Bref, si l’on veut que se développe une scène des arts visuels dans les Pays de la Loire, et que cette scène développe sa propre économie, il faut assurer une cohérence entre les différents acteurs, que leurs actions, leurs projets ricochent les uns sur les autres pour produire un phénomène de réputation collective. Les musées, les écoles d’art, les festivals, d’un côté, les artistes de l’autre, ont besoin de structures associatives intermédiaires, passeuses, médiatrices, productrices pour que le territoire régional soit identifié comme un lieu où il se passe quelque chose. Et ces associations ont, elles, besoin de garanties sur les moyens qu’elles peuvent engager pour participer à cette mise en visibilité et donc en valeur des créations artistiques régionales.

 

 

 

[1] Voir l’article de Marcel Freydefont, Scène, scènes, essaimage d’un mot, dans le dossier Culture et créativité, L’observatoire, la Revue des politiques culturelles, coord D. Sagot-Duvauroux, n° 47 hiver 2016.

[2] Grandadam et alii  parlent d’underground , de midleground et d’upperground pour qualifier les trois strates nécessaires à la créativité. GRANDADAM, David, COHENDET, Patrick, SIMON, Laurent; «Places, Spaces and the Dynamics of Creativity : The Video Game Industry in Montreal», Regional Studies, Vol. 47, no 10, 2013, p. 1701-1714.

[3] Voir De Vries M., Martin B., Melin C., Moureau N., SAGOT-DUVAUROUX D., (2011), « Diffusion et valorisation de l’art actuel en région Une étude des agglomérations du Havre, de Lyon, de Montpellier, Nantes et Rouen », Culture Etudes, n°CE 2011-1, http://www.culture.gouv.fr/nav/index-stat.html

[4] Cf Moureau N., SAGOT-DUVAUROUX D., Vidal M. (2015), Collectionneurs d’art contemporain, des acteurs méconnus de la vie artistique, Culture Etudes, 2015-1, Ministère de la Culture et de la Communication

 

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