Les fondements économiques multiples de la gratuité

L’article ci-dessous reprend une note réalisée pour Lieux Publics, Centre National des Arts de la Rue, au début des années 2000. Il accompagnait la réflexion conduite par mon frère Jean-Louis Sagot-Duvauroux sur ce thème. Il présente un recensement des différentes approches de la gratuité présentes dans la théorie économique en distinguant les  conceptions marchande et non-marchande de celle-ci et s’interroge sur leur pertinence pour les arts de la rue.    L’évolution économique de ces vingt dernières années et notamment le développement d’une économie numérique place la gratuité au centre de débats très contemporains. Il m’a dès lors paru intéressant de publier cette note sur ce blog.

 

La gratuité est analysée de façon fort différente selon les courants de l’analyse économique. Pour les économistes libéraux, la gratuité est un pis aller, conséquence de l’impossibilité de faire payer un bien ou un service. Ce peut être aussi un prix (nul en l’occurrence) dans une stratégie de discrimination des consommateurs. Dans tous les cas, il s’agit d’une conception marchande de la gratuité. A l’opposé, la gratuité peut apparaître comme une forme de résistance au marché, voulue par les autorités publiques ou par les citoyens. Dans les approches de la gratuité développées dans le monde des arts de la rue (compagnies, festivals…), ces deux positions sont présentes même si la gratuité comme forme de résistance au marché a été historiquement fondatrice du mouvement.

1 La conception marchande de la gratuité

La gratuité est ici analysée en référence au marché. Pourquoi certains biens ou services sont gratuits dans une économie au sein de laquelle l’allocation optimale des ressources est assurée par le marché ? La réponse est multiple. Est gratuit ce qui ne peut être payant, ce qu’il est rentable de vendre à un prix nul, ce qui ne vaut rien ou ce qui ne coûte rien, enfin ce qui n’appartient à personne.

Est gratuit ce qui ne peut pas être payant.

Dans la conception libérale de la gratuité, les frontières de celle-ci (comme celles de l’intervention publique) sont délimitées par les domaines d’efficacité du marché. L’Etat et/ou la gratuité sont les négatifs du marché. La télévision a longtemps été gratuite parce qu’on ne pouvait  pas faire payer l’auditeur, ce qui est toujours le cas pour la radio. En règle générale, la gratuité est considérée comme une source d’inefficience car elle supprime les incitations marchandes. La valorisation d’Internet butte ainsi sur la difficulté à contourner cette « contrainte de la gratuité ».

Les entreprises cherchent donc les moyens de contourner cet obstacle. La technologie peut faciliter le retour au marché. Ainsi les systèmes de cryptage et de câblage autorisent aujourd’hui de facturer les programmes de télévision à un auditeur.  Une autre possibilité est la vente de produits ou de services associés à l’activité gratuite. Faute de pouvoir vendre des programmes à des auditeurs, les radios ou les télévisions commerciales vendent des auditeurs à des annonceurs. L’artiste plasticien Christo vend les dessins et les photos de ses installations qui sont, elles, invendables.

Selon cette conception, les spectacles de rues ne devraient être gratuits que lorsqu’on qu’on ne peut pas mettre en place une billetterie. C’est le cas des spectacles déambulatoires par exemple.

Est gratuit ce qu’il est rentable de rendre gratuit ; le marketing de la gratuité 

 Une deuxième approche marchande de la gratuité consiste à l’assimiler à un prix nul. La gratuité participe d’une stratégie commerciale destinée à maximiser globalement les ressources de l’entreprise. Plusieurs motivations peuvent être à l’origine du choix d’un prix nul.

Il peut d’abord s’agir de soutenir la consommation d’un bien nouveau. Les consommateurs n’en connaissent pas la qualité et les producteurs peuvent avoir intérêt à offrir des échantillons gratuits qui, s’ils sont appréciés, susciteront une demande future. Dans le domaine du spectacle, offrir des invitations pour les premières représentations est un moyen de faciliter la prise de risque des premiers spectateurs. S’ils sont satisfaits, ils fourniront à leur tour un service gratuit au spectacle en le recommandant à leurs proches (importance du bouche à oreille dans les consommations culturelles).

Plus globalement, dans les secteurs où la consommation future est une fonction positive des consommations passées (consommations addictives), il peut être rentable de soutenir, grâce à des prix nuls, les premières consommations afin de créer des phénomènes d’accoutumance. Les marchands de tabacs et les trafiquants de drogue ont largement utilisé ce type de stratégie dans le passé pour créer une dépendance chez les jeunes. De la même façon, rendre gratuit pour les « nouveaux consommateurs » (jeunes, populations défavorisées…), l’accès aux équipements culturels, est un moyen de susciter leur curiosité pour des œuvres ou des institutions dont ils seront plus tard les utilisateurs payants. Le relatif échec de la  démocratisation culturelle est ainsi sans doute lié au peu d’efforts déployés par les pouvoirs publics  dans le domaine de l’éducation artistique.

Il existe également des biens dont l’utilité dépend directement du nombre d’usagers. Les réseaux (téléphoniques notamment) en sont de bons exemples. A quoi sert un fax si l’on est seul à disposer de cette technologie. Les producteurs ont alors intérêt à subventionner les premiers consommateurs  pour accélérer le processus d’adoption de la technologie et augmenter ainsi son utilité.

On peut enfin offrir gratuitement un bien ou un service sachant qu’on vendra ensuite des produits associés profitables. Le téléphone portable sera offert en contrepartie d’un abonnement d’un an au réseau associé. Le cirque Pinder pratique largement la politique des places gratuites, en partant du constat qu’une place offerte engendre généralement deux à trois places payantes (un enfant ou un adulte ne va pas seul au spectacle).  De surcroît, l’entreprise compte récupérer le manque à gagner par la vente de produits pendant le spectacle (pop corn, jouets, boissons…). Au-delà de l’impossibilité de faire payer le téléspectateur, la télévision commerciale est gratuite car la plus large audience est nécessaire pour attirer les publicités.

Selon cette conception, la gratuité d’un festival de rue est la garantie d’une audience large,  susceptible d’engendrer d’importants effets induits pour l’économie locale (restauration, tourisme, image de la ville ou de son équipe municipale…). Une étude réalisée sur le Festival d’Avignon en 1986 avait ainsi calculé qu’un franc de subvention rapportait un peu moins de deux francs à l’économie locale, sans compter les effets non mesurables en terme d’image. Une autre étude réalisée en 1997 par la Chambre de Commerce d’Aurillac a estimé à 54 millions de francs les retombées économiques du festival pour la ville et ses alentours (60 000 festivaliers extérieurs au Cantal résidant en moyenne trois jours et dépensant 300 francs) pour environ 3,5 millions de francs de subventions. Cependant, d’autres travaux révèlent le caractère généralement limité de ces effets induits, notamment pour les structures permanentes ou pour les évènements de moins grande notoriété. Le développement d’une politique culturelle « utilitariste », fondée sur la mesure des effets induits des dépenses culturelles risque alors de privilégier les manifestations les plus médiatiques au détriment d’un travail en profondeur réalisé par des acteurs de moins grande notoriété.

La gratuité « marchande » n’est donc pas le seul fait des marchés privés mais peut être un outil des collectivités publiques pour rentabiliser un investissement, dans un festival notamment.

 

Est gratuit ce qui ne vaut rien

 Les objets sans valeur ont un prix de marché nul. L’absence de valeur peut avoir de multiples causes. Une première est l’abondance au sens d’absence de rareté. Le bien existe en quantité supérieure à la demande. Lorsque la totalité des consommateurs est servie, les biens restant n’ont plus de valeur. On peut être conduit à les détruire (pratique du pilon dans l’édition par exemple).

Une seconde cause est l’absence d’utilité. Ne vaut rien ce qui ne sert à rien. Les tirages photographiques ont longtemps été sans valeur parce que personne ne s’intéressait à ces images considérées comme une étape intermédiaire avant l’édition. Les photographes ne prenaient pas la peine de  les récupérer après publication. Les journaux, au mieux les archivaient, au pire les détruisaient. La construction  récente d’un marché des tirages photographiques incite aujourd’hui les journaux à ressortir de leurs archives ces images, ce qui engendre au passage de nombreux litiges avec les photographes qui cherchent à récupérer celles-ci, objet de toutes les convoitises (un tirage d’époque d’Henri Cartier Bresson peut atteindre plusieurs dizaine de milliers d’euros).

La relation entre valeur et utilité est ambiguë.  On peut la lire dans les deux sens : « Ne vaut rien ce qui est inutile » mais aussi « est inutile ce qui ne vaut rien ». Le prix joue comme un signal de qualité ; il est susceptible d’engendrer des processus mimétiques qui aboutissent à des bulles spéculatives, comme à la Bourse. Une action peut ne plus rien valoir, non parce que l’entreprise dont elle représente un titre de propriété ne vaut plus rien, mais simplement parce que les spéculateurs pensent que les autres spéculateurs pensent q’elle ne vaut plus rien.  Comme l’avait bien compris Keynes, à la Bourse, mieux vaut comprendre la psychologie du marché que l’économie.

Selon cette conception, la gratuité des spectacles de rue peut être considéré comme un signal de mauvaise qualité par le public qui du coup, s’en désintéressera, pensant qu’il ne vaut rien. Il en résulterait une attention moins soutenue qu’en cas de paiement d’une place.

 

Est gratuit ce qui ne coûte rien

 L’économie classique, de Ricardo à Marx, s’appuie sur la théorie de la valeur travail. La valeur des choses correspond au temps socialement nécessaire à leur production. Les prix, grâce aux mécanismes du marché, s’ancrent sur les coûts de production. Si ce coût est nul, le prix est nul. La lumière du soleil est gratuite parce qu’elle ne coûte rien à produire. Les paysages sont gratuits mais leur représentation sur une photographie est payante car elle exige un travail. La musique tend à devenir gratuite car les coûts de reproduction d’un morceau de musique numérisé sont quasiment nuls.

Selon cette conception, il ne saurait y avoir de spectacles de rue professionnels gratuits, car tous sont coûteux. La gratuité résulte alors d’un choix délibéré de ne pas faire payer au spectateur le prix correspondant au coût de production (cf la deuxième partie de cet article).

Cette approche de la valeur est cependant remise en cause par les utilitaristes. Pour eux, ce qui fait la valeur, c’est l’utilité et la rareté. Le soleil est gratuit, non  parce qu’il ne coûte rien, mais parce qu’il est impossible de facturer le service qu’il rend (cf plus haut).

Est gratuit ce qui n’appartient à personne

Sur les marchés ne s’échangent pas des choses mais des droits de propriété sur les choses. Ces droits de propriété sont rarement intégraux. L’usus, l’abusus et le fructus peuvent être vendus séparément. Le collectionneur qui achète un tableau n’a, par exemple,  pas le droit de le  détruire au nom du droit moral de l’auteur sur son œuvre. Si les droits de propriété sur le bien échangé sont incomplets ou mal définis, les prix sont bas et les marchés peu développés. C’est pourquoi les économies libérales défendent la propriété privée, seule garante de l’existence de marchés efficaces.

Un certain nombre de choses ne font cependant pas encore l’objet d’une appropriation privée. Les idées en sont un bon exemple. Elles n’appartiennent à personne. Elles n’ont donc pas de prix. A travers l’élargissement des domaines d’application des droits de la propriété intellectuelle (logiciels, internet, paysages…), l’économie néolibérale cherche cependant à réduire l’espace des choses qui n’appartiennent à personne -ou plus exactement qui forment l’espace commun- au nom de l’efficience de la propriété privée.

Dans les cas évoqués ci-dessus, la gratuité est une contrainte ou bien une stratégie commerciale. Elle est soumise aux impératifs marchands. Dans les cas qui suivent, la gratuité résulte d’un choix délibéré de desserrer les contraintes marchandes.

 

2 La gratuité comme résistance au marché

 Tout bien coûteux à produire n’est jamais gratuit pour tout le monde. Un spectacle gratuit est coûteux pour la compagnie qui l’a créé ou pour la collectivité publique qui l’a acheté. La gratuité résulte alors d’un choix délibéré des producteurs, des autorités de tutelle ou des citoyens de rendre l’œuvre accessible à tous.

Est gratuit ce que les autorités décident de rendre gratuit (biens tutélaires)

Pour des raisons économiques, sociales, culturelles, politiques, les autorités peuvent décider de rendre gratuit un certain nombre de biens et services. On appelle ces biens « des biens sous tutelle ».

La tutelle peut avoir un objectif d’intérêt général. La gratuité rend accessible à tous une activité dont on souhaite le développement auprès de toutes les couches de la population dans un souci de démocratisation. L’éducation est gratuite, parce qu’elle est garante de la croissance à long terme des économies mais aussi parce qu’elle est nécessaire à l’épanouissement individuel, qu’elle garantit l’égalité des chances etc…

La tutelle peut aussi avoir une vocation de contrôle et de propagande. La télévision a longtemps été sous contrôle exclusif de l’Etat pour des raisons bien connues de contrôle et de censure. Sa gratuité renforçait l’usage de ce medium comme source privilégiée d’information de la population.

Les arts de la rue illustrent bien cette double motivation de la tutelle. En achetant à des compagnies de rue un spectacle ou une performance et en le proposant ensuite gratuitement à la population, les autorités publiques  locales suppriment l’obstacle financier dans l’accès à une activité jugée utile pour tout le monde. En même temps, elles disposent ainsi d’un moyen efficace de contrôle de ce qui va se dire dans l’espace public.

Est gratuit ce qui est propriété commune des citoyens

 Les musées nationaux, créés au moment de la Révolution Française, ont attendu 125 ans avant de devenir payants (loi du 31 décembre 1921). La position qui prévalait jusqu’à cette date était que les collections des musées appartenaient à tout le monde et que donc tout le monde devait y avoir accès gratuitement (Cf annexe). On retrouve là des arguments proches de ceux qui sont mobilisés pour défendre un revenu minimum d’existence. Celui-ci correspondrait à la part de la richesse nationale revenant à chaque individu du fait des efforts des générations passées (rente tirée de la propriété commune des efforts de nos ancêtres), efforts qui ne sauraient profiter qu’aux seuls actifs d’aujourd’hui.

Les espaces communs, les biens communs, ont beaucoup de mal aujourd’hui à exister entre ce qui relève de la propriété privée et ce qui relève de la propriété publique. D’un côté, les marchés cherchent à étendre le plus largement possible le domaine de la propriété privée, nécessaire au bon fonctionnement d’un marché des droits de propriété ; de l’autre,  les élus ont parfois tendance à s’approprier les espaces communs, laissant assez peu de places aux lieux libres.

La mise en place de péages dans des espaces urbains où se déroulent des spectacles de rue interroge le droit des autorités locales sur ces espaces communs.

Est gratuit ce que les citoyens décident de rendre gratuit

 Dans le cadre d’une démarche militante, certains citoyens souhaitent que leur activité échappe aux  logiques  strictement marchandes.

Internet est un espace où cette démarche reste dominante. La grande majorité des documents disponibles sur le web  sont gratuits de part la volonté des internautes. Bien que ce geste n’ait pas de conséquence directe sur le PIB d’un pays, il contribue de façon non-marchande à l’amélioration du bien-être.

Le mouvement en faveur des logiciels libres illustre cette conception moderne de la gratuité. Un logiciel libre est, par opposition au logiciel propriétaire, un  logiciel dont le code source est rendu publiquement disponible et ne peut donc faire l’objet d’une appropriation privée. Les utilisateurs peuvent exécuter, copier, distribuer, modifier et améliorer le logiciel en accédant à son code source. L’utilisation de ces logiciels ne se fait cependant pas hors de tout droit. Les licences de logiciels libres les plus répandues sont les licences « Copyleft » (par opposition à copyright). Les licences copyleft garantissent que les libertés offertes au départ par le créateur seront respectées par tous les utilisateurs suivants.  Ainsi, un utilisateur qui améliorerait  un logiciel copylefté n’aura pas le droit de valoriser son apport par l’intermédiaire d’une licence propriétaire interdisant aux acquéreurs l’accès au nouveau code source.  Le plus célèbre de ces logiciels libres est Linux, logiciel de navigation concurrent de Windows, dont le succès est né de la possibilité pour les utilisateurs de l’améliorer et de rendre ces améliorations disponibles pour tout le monde.

On sait que cette démarche militante est fondatrice du mouvement des « arts de la rue ». Les compagnies fondatrices revendiquent la gratuité de leur spectacle parce qu’ils ont lieu dans un espace commun, la rue, mais aussi par une volonté de rompre la relation commerciale entre consommateur et producteur. Royal de Luxe impose cette clause de gratuité dans ses contrats, y compris pour les spectacles qui se déroulent dans un espace jaugé.

Cette gratuité militante n’est pas synonyme de bénévolat. Elle modifie les critères de sélection pour accéder aux biens et aux services. Dans un échange marchand, la richesse monétaire est la condition d’accès aux marchandises. Dans un échange non-marchand, la sélection s’opère par l’accès à l’information, par la file d’attente et donc en fonction du temps disponible.

Dans tous les cas l’accès au bien est inégal, Mais la pluralité des formes d’échanges garantit une certaine compensation. Le temps disponible est une ressource dont ne disposent pas forcément les personnes riches.

 

3 Les arts de la rue doivent-ils être gratuits

 

Les développements précédents ont mis en évidence les différentes postures que les agents économiques (producteurs, consommateurs, pouvoirs publics) peuvent avoir vis-à-vis de la gratuité. Ces postures se retrouvent dans les arts de la rue : Gratuité subie pour un spectacle déambulatoire, gratuité choisie comme chez Royal de Luxe, gratuité marchande lorsque l’on attend des retombées économiques d’un festival  de rue , gratuité non-marchande lorsque la gratuité participe d’une démarche militante qui s’inscrit dans un tissu local qui  en retour s’implique bénévolement.

Rappelons cependant qu’à partir du moment où la création d’une œuvre a un coût, elle ne saurait être gratuite pour tout le monde. Ce coût peut être supporté par les artistes qui ne se rémunèrent pas, par les pouvoirs publics qui achètent l’œuvre ou la représentation, ou par le public (billetterie, manche…). En règle générale, lorsque l’on parle de gratuité des arts de la rue, on se réfère à la mise à disposition gratuite pour le public, d’un spectacle acheté par les pouvoirs publics (généralement les villes) à des compagnies ou artistes de rue. Le coût de l’œuvre est alors financé par l’impôt, c’est-à-dire par l’ensemble de la population et non  par les seuls usagers. Les ressources financières des festivals de rue sont ainsi composées majoritairement de subventions. Notons au passage que près de la moitié des festivals de rue ont recours à la billetterie qui est donc loin d’être une exception.

Il faut cependant préciser que même lorsque le spectacle est payant pour le public, ce dernier ne paie qu’une petite part du coût réel de la représentation. Dans les institutions  théâtrales, au sein desquelles la gratuité est généralement absente, cette part est de l’ordre de 20%, pourcentage qui n’est donc pas très éloigné de celui des festivals de rue. A l’Opéra de Paris, en 1999, la subvention par usager était de l’ordre de 110 euros, et la subvention par représentation de 200 000 euros. Les arts de la scène (en tout cas les arts subventionnés) comportent donc un financement majoritairement non-marchand.

La question est alors non pas tant de savoir si les arts de la rue doivent être ou non gratuits mais plutôt qui doit financer le coût de ces spectacles.

La gratuité présente l’avantage de supprimer tout obstacle financier à la fréquentation. De fait, le public des arts de la rue est plus diversifié que celui des théâtres en salle sans pour autant que l’on puisse affirmer que la gratuité est la principale cause de ces différences. Les enquêtes cependant montrent que, sans être négligeable, le rôle du prix dans la demande culturelle est dominé par des déterminants sociaux et culturels. Le « Capital culturel » des individus (leur expérience passée, leur appartenance sociale, leur niveau de diplôme…) apparaît comme la variable prépondérante susceptible d’engendrer une curiosité culturelle, condition nécessaire à la consommation. L’absence de curiosité culturelle supprime l’envie de fréquenter les musées et les théâtres, même pour un prix nul. En revanche, un prix bas facilite la consommation culturelle des individus déjà intéressés par la culture, notamment ceux disposant de faibles moyens financiers. La fréquentation des institutions culturelles par les étudiants est ainsi fortement encouragée par une politique de prix bas.

Au delà de l’obstacle économique, la gratuité modifie la forme de l’échange entre artiste et public en instaurant une relation du type don / contre don, notamment lorsque les artistes ont recours à la manche. Le public n’est plus un consommateur de spectacle mais participe à un évènement dans lequel il est acteur. Dans ce sens, la gratuité peut, paradoxalement favoriser l’implication des publics dans les manifestations. L’importance du bénévolat dans les modes d’organisation des festivals de rue est sans doute liée à la gratuité des spectacles qui joue comme un signal de désintéressement des organisateurs. Or cet apport « gratuit » est considérable. Si on rémunérait au SMIC les bénévoles mobilisés dans les manifestations de rue, on devrait tripler la masse salariale des festivals de rue.

 

La gratuité ne présente cependant pas que des avantages. Premièrement, elle implique un mécanisme de contre redistribution souvent dénoncé. Le public concerné par les manifestations culturelles est statistiquement favorisé. Les impôts, financés par l’ensemble de la population s’oriente donc vers des dépenses qui profitent à quelques privilégiés. Plus le coût de la manifestation est supporté par les usagers de cette manifestation, plus on réduit ce mécanisme. C’est cependant le propre des mécanismes de redistribution (impôts, cotisations sociales, prestations sociales, subventions) d’opérer des transferts de certaines populations vers d’autres et qu’il n’est pas forcément sain dans une société que les catégories aisées n’apparaissent que comme contributrices à l’effort de solidarité. Le risque est alors grand de voir les élites se désolidariser des dispositifs sociaux et préférer le développement de systèmes purement privés au sein desquels leurs contributions seraient proportionnelles à leurs besoins. A trop rechercher une correspondance entre  payeurs et bénéficiaires, on fait exploser les mécanismes de solidarité nationale au profit d’une logique strictement libérale au sein de laquelle les catégories pauvres ont tout à perdre. La tendance à la vérité des prix dans les services publics au nom d’une justice consistant à faire payer uniquement l’usager participe ainsi d’un mouvement général de libéralisation des services publics. Par ailleurs, l’argument de contre-redistribution est moins opérant pour les arts de la rue dont le public est plus populaire que celui du spectacle en salle.

Deuxièmement, la gratuité est parfois accusée de distendre les liens entre le public et le spectacle. Les publics ne feraient pas l’effort d’attention que l’on se sent obliger de faire lorsque l’on a payé le prix de la place. D’où une tendance au zapping souvent constaté dans les festivals de rue. Par ailleurs, l’absence de prix réduirait l’incitation à la qualité qu’impose une tarification. « On ne peut pas être exigeant quand on ne paie pas ». Troisièmement, si l’objectif de la collectivité locale est de réunir le plus large public possible grâce à la gratuité, le risque est de voir privilégier les oeuvres les plus consensuelles au détriment des créations plus exigeantes (syndrome de la télévision commerciale qui choisit des programmes non pas les meilleurs mais les moins exclusifs  :  less objectionable product). Enfin, la gratuité est synonyme pour le créateur d’une dépendance totale vis-à-vis des financeurs publics. Cette dépendance peut se révéler parfois plus contraignante que celle vis-à-vis du public.

Néanmoins, nous avons déjà remarqué que l’effet désincitatif de la gratuité sur l’engagement du public pouvait être largement compensé par l’implication des populations locales, prêtes à s’investir dans une manifestation gratuite alors qu’elles auraient été beaucoup plus réticentes à le faire pour une manifestation payante.

 

Alors gratuité ou non gratuité des spectacles de rue, les arguments économiques ne permettent pas de trancher en faveur ni d’un système, ni d’un autre. La décision est avant tout politique, tant du point de vue des compagnies que des pouvoirs publics. Une chose cependant doit être acquise,  la gratuité n’est envisageable que lorsque les financements publics sont  importants. La remise en cause de la gratuité peut alors être analysée comme un symptôme de désengagement des pouvoirs publics.

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