Les collectionneurs d’art contemporain, entretien

Cet entretien a été conduit par Elodie Derval, directrice de l’Artothèque d’Angers, pour la revue RAR (Revue aller-retour de l’artothèque d’Angers – N°03, février 2018) à l’occasion du colloque organisé conjointement par l’Université d’Angers, le Musée des Beaux Arts d’Angers et le Pôle Régional des Arts Visuels  sur les collectionneurs d’art contemporain, les 15 et 16 mars 2018. Il s’appuie sur les nombreux entretiens réalisés à l’occasion d’une étude sur les collectionneurs d’art  contemporain publiée par le ministère de la culture (Les Collectionneurs d’art contemporain, La documentation Française, collection Questions de Culture, Paris, en coll. avec Nathalie Moureau et Marion Vidal, 2016).

 

  1. Quel regard portez-vous sur la notion de collection aujourd’hui ?

Il me semble nécessaire de distinguer les collections publiques des collections privées.  Je pense qu’une collection privée est pertinente si elle est authentique, c’est-à-dire si elle reflète les goûts, les engagements, parfois des errements, bref la singularité de celui ou de celle qui la constitue, si elle est en quelque sorte un autoportrait du collectionneur. De nombreux individus, un peu partout dans le monde, consacrent du temps et de l’argent à constituer un ensemble d’œuvres qui représente leur propre regard sur l’art. Cette diversité de regards est pertinente en soi, même si les collectionneurs, comme tout le monde, peuvent être sujets à des phénomènes de modes.

Il y a de multiples façons de collectionner et je ne m’aventurerais pas à les hiérarchiser. Beaucoup de collectionneurs cherchent simplement à s’entourer d’objets qu’ils trouvent jolis, émouvants, décoratifs. Ces collections reflètent certes souvent le goût d’une époque, d’un milieu social ou culturel. Mais elles traduisent l’articulation complexe entre un individu et son environnement. Elles sont intéressantes pour cela. Certains amateurs construisent une collection à laquelle ils assignent une ligne précise.  Chaque œuvre est un élément d’un ensemble qui doit être le plus cohérent, le plus juste possible. Une collection est comme une maison construite brique par brique, en éliminant si besoin les pièces qui n’entrent pas suffisamment en écho avec les autres. D’autres, plus épicuriens, assument pleinement l’hétérogénéité de leurs choix. La collection est alors un ensemble de pièces qui pour des raisons multiples, une rencontre, une lecture, un contexte, ont provoqué une envie de possession. Elle reflète les étapes d’une vie, parfois heureuses, parfois malheureuses, elle intègre les erreurs, des œuvres majeures côtoient des créations plus anecdotiques. Enfin, certains collectionnent pour participer à la vie artistique, parce que la vie, le talent les a conduit ailleurs et qu’ils trouvent, par l’intermédiaire de leurs achats, de leur engagement souvent, l’occasion de rencontrer des artistes qu’ils admirent, de mieux comprendre le monde et la création contemporaine. Toutes ces formes complémentaires sont utiles et pertinentes, tant qu’elles reflètent de façon sincère, la singularité d’un individu. Cela ne veut pas dire que toutes les collections se valent. Mais il faut du temps pour faire le tri et des collections jugées anecdotiques, à un moment donné, peuvent apparaitre comme essentielles plus tard.

C’est d’ailleurs le rôle des collections publiques d’opérer un tri, de sélectionner ce qui mérite d’être conservé et transmis.  Les collections publiques doivent permettre aux citoyens de mieux comprendre la diversité des formes de création, la complexité des choix artistiques.  Elles n’ont pas vocation à refléter les goûts des personnes qui la constituent mais elles doivent aussi éviter d’être le résultat d’un choix consensuel et mou. Toute la difficulté est là. Elle peut s’organiser autour d’une ligne précise, documentée ou bien chercher à proposer un parcours le plus complet possible de la création artistique. Mais elle est toujours là pour permettre, par la conservation et l’exposition, une meilleure compréhension du monde et de la nature humaine, dans leur complexité et leur diversité.

 

  1. Quelles sont, pour vous, les fonctions d’une collection privée / d’une collection publique ?

La principale fonction d’une collection privée me semble être de donner du plaisir à celui qui la compose. Elle doit être égoïste. Elle est le résultat d’un désir, d’un appétit, appétit de s’entourer de belles choses, appétit de mieux comprendre le monde à travers les œuvres, désir d’être soi-même l’auteur d’une œuvre -sa collection-, désir de laisser une trace. Plus ce désir ou cet appétit sera assumé, plus la collection aura de chances d’être libre et originale.

Une collection publique a une fonction éducative et patrimoniale. Elle doit permettre aux individus d’appréhender la diversité de la création artistique, de contextualiser cette création, de montrer comment les propositions des artistes expriment les questions d’une époque (esthétiques, politiques, sociales…) souvent de façon décalée, avec un pas de côté, de façon non littérale. Patrimoniale, elle permet de transmettre aux générations futures les œuvres les plus significatives d’une période. Les œuvres d’art forment en effet une part substantielle de ce qu’il nous reste de l’histoire de l’humanité, depuis les fresques des grottes de Lascaux jusqu’à aujourd’hui. Et c’est de la responsabilité » des collectivités publiques d’assurer cette transmission intergénérationnelle.

 

  1. En quoi celle-ci peut-elle être une identité pour le collectionneur / ou le musée ?

Une collection privée, c’est un autoportrait. Pour un musée, c’est différent. L’identité d’une collection de musée, cela peut-être sa pertinence par rapport à une période, un genre, un questionnement de l’histoire de l’art ou au contraire sa vocation d’exhaustivité, de proposer un parcours de l’histoire de l’art, même si cette exhaustivité est toujours une chimère.  Mais l’identité d’une collection, privée ou publique doit aussi beaucoup à la présence de quelques œuvres singulières remarquables.

  1. La collection joue-t-elle un rôle important dans la société contemporaine ?

Oui, dans la mesure où elle est un moyen de conserver la création produite par cette société et de permettre aux générations futures d’en profiter. Les collections privées les plus pertinentes finissent pour la plupart dans les musées.  N’oublions pas non plus que les collectionneurs contribuent de façon substantielle à la vie artistique en fournissant des revenus aux artistes et au-delà en les soutenant sous forme de mise à disposition d’ateliers, d’organisation d’exposition. Dans nos sociétés très cartésiennes, dominées par des finalités économiques, souvent de court terme, entretenir une population d’artistes à qui on donne la possibilité d’échapper à ces pressions pour exprimer de façon décalée, les déséquilibres mais aussi les espoirs du monde à travers leur singularité propre, est indispensable. Et les collectionneurs, par leurs achats et leurs engagements, entretiennent cette vitalité artistique.

  1. Comment selon vous les œuvres d’une collection peuvent-elles être diffusées au mieux auprès du public ?

André Malraux avait l’espoir qu’en rapprochant les œuvres les plus remarquables des gens, il se produirait un « choc » qui entrainerait une curiosité accrue pour l’art, une addiction. Cependant, sans médiation, la décentralisation artistique rencontre vite ses limites. Comme le soulignait Roland Barthes, l’intérêt que l’on retire d’une œuvre est un savant mélange de choc spontané de nature émotionnel (le punctum) et de plaisir plus intellectuel lié à notre capacité à comprendre la démarche de l’artiste, à la resituer dans un contexte, à en comprendre les différents sens (le studium). Pour ma part, la lecture, par exemple, des livres de Daniel Arasse ou de l’histoire de l’art d’Ernst Hans Gombrich ont été déterminants dans le développement de ma curiosité artistique. Dans l’étude que nous avons réalisée avec Nathalie Moureau et Marion Vidal sur l’art contemporain, nombreux ont été les collectionneurs à souligner l’importance qu’ont eue un musée, une rencontre avec une galerie ou un critique dans leur compréhension de la création contemporaine et dans la construction de leur collection.

Certes une œuvre doit avoir une sorte d’évidence plastique, mais au-delà, une œuvre juste est une œuvre dont la forme répond à l’intention. Connaitre cette intention nécessite parfois certaines informations, une médiation, dans l’art classique comme dans l’art contemporain. Combien de visiteurs de musées passent de salles en salles en glissant sur les œuvres sans en retenir grand-chose. On dit : c’est bien d’aller au musée, d’aller au théâtre. Pourquoi ? Cela ne va pas de soi, si c’est pour s’ennuyer, perdre son temps, quel intérêt ?

  1. Quels sont pour vous les modes de monstration les plus adaptés pour présenter une collection ?

Une œuvre d’art est la traduction plastique d’une intention :  une émotion, une idée, un concept, un sujet etc. L’exposition des œuvres de la collection est donc nécessaire pour pouvoir apprécier cela. C’est tout de même d’abord dans le contact direct avec les œuvres que celles-ci se révèlent pleinement, toucher, sentir, voir.  La scénographie d’une exposition, le parcours qui est proposé sont autant de façon de comprendre la démarche du collectionneur et de mettre en valeur les œuvres. A paris, la Maison Rouge a joué, pour cela, un rôle nouveau et essentiel.

Ensuite, un catalogue, un ouvrage peuvent être des outils complémentaires importants de présentation et de compréhension de cette démarche. Le temps de l’exposition n’est pas le temps de la lecture. Revenir sur ce que l’on a vu, lire les analyses faites, cela contribue au plaisir même de l’exposition.

Enfin, un ouvrage peut être un substitut pour ceux qui n’ont pas la possibilité d’avoir accès directement aux œuvres. Mais ce sera toujours un substitut imparfait.

Il faut aussi tenir compte du medium utilisé. Peut-être qu’une collection de vidéos peut trouver dans une édition vidéo une forme de présentation pertinente. De même, pour certaines photographies, le tirage n’est pas nécessairement la forme la plus adaptée. De nombreux photographes ont travaillé sur des livres en les considérant comme le véritable original de leur travail, le tirage n’étant alors qu’une étape dans la réalisation de celui-ci. C’est pourquoi il existe d’ailleurs une importante communauté de collectionneurs de livres de photo.

  1. Quels sont selon vous les rapports entretenus entre les collectionneurs et les artistes ?

Dans l’étude à laquelle je fais allusion plus haut, il ressortait que les collectionneurs envisageaient de façon très diverses leur rapport avec les artistes. Pour certains, le contact avec ces derniers étaient presque la finalité de leur collection. Ils n’envisageaient pas d’acquérir une œuvre sans rencontrer l’artiste. L’œuvre était en quelque sorte une forme de médiation vers l’artiste. Et à la limite, peu importait la qualité de l’œuvre elle-même si celle-ci permettait, en la voyant, d’évoquer la démarche et la présence de l’artiste. Pour d’autres, au contraire, la connaissance de l’artiste pouvait brouiller leur jugement, complexifier leur choix. L’œuvre est une fin en soi, elle doit être la plus remarquable possible. Elle n’est pas un simple indice de la démarche de l’artiste. Elle doit se suffire à elle-même.

  1. Quel est le rôle d’un collectionneur ?

Le rôle d’un collectionneur, c’est de poser un regard singulier sur la création artistique et de l’organiser à sa façon. Au-delà, il peut, s’il en ressent la nécessité, s’engager dans la vie artistique en soutenant les artistes, en collaborant avec les institutions, en partageant sa passion par l’organisation d’expositions.  Après, la façon dont ces multiples collections passeront à la postérité, cela devient de la responsabilité des pouvoirs publics et du temps.

  1. Comment les collections s’intègrent dans l’histoire de l’art ?

La collection participe à la façon dont se construit l’histoire de l’art et les collectionneurs contribuent à l’écriture de celle-ci. L’histoire de la photographie a largement été faite par des collectionneurs. De nombreux oublis des institutions ont pu être corrigés grâce à la clairvoyance des collectionneurs.

Une autre question est de savoir si le collectionneur doit inscrire sa démarche dans l’histoire de l’art, chercher à acquérir les œuvres importantes des artistes censés être importants à une époque donnée. Le risque est alors d’une sorte d’homogénéité des collections à la remorque d’une histoire de l’art qui serait faite ailleurs, par les instituions notamment. Le plus important, me semble-t-il, c’est que le collectionneur se fasse plaisir en collectionnant, au temps et aux musées de dire ensuite si les œuvres qu’il a amassées présentent un intérêt au-delà de son propre plaisir.

  1. Pouvons-nous parler d’engagement pour évoquer le travail des collectionneurs ?

Les collectionneurs sont fortement engagés dans la vie artistique. Dans l’enquête que nous avons réalisée, plus de 80% des répondants s’impliquaient au-delà de leur première mais déterminante forme d’engagement qu’est l’achat d’œuvres. Ils sont souvent mécènes d’artistes en leur avançant de l’argent, mettant à disposition des locaux, en organisant des expositions. Ils soutiennent les jeunes galeries, participent à l’édition de catalogue. Enfin, ils sont à côté des musées ou des fonds d’acquisitions (FRAC, FNAC) en leur prêtant ou donnant des œuvres, en participant à leurs comités d’achat ou à leurs conseil d’administration. Organisés en association comme l‘ADIAF, ils deviennent des vecteurs essentiels de la création artistique.

 

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